April 05, 2007

Pablo Neruda, La solitude lumineuse

Je n'avais encore rencontré Pablo Neruda qu'à travers le film "Il Postino" de Michael Radford.

J'ai pu lire récemment un petit recueil de ses textes initulé "La solitude lumineuse" dans lequel il parle de ses voyages en tant que jeune diplomate en Inde, à Ceylan à Singapour et à Batavia. La poésie portée par la langue de Neruda est incroyable, mais comme le fait remarque ce blog, son engagement politique est tout aussi remarquable.

Un petit épisode très émouvant se passe au Cambodge. Un internaute a eu la bonne idée de le retranscrire, je le copie de sa page :

Extrait de J'avoue que j'ai vécu, écrit par Pablo Neruda : 1ere publication posthume en 1974.

La solitude lumineuse, Images de la forêt :

[........]

"    L'autobus quittait Penang et devait traverser la forêt et des villages indochinois pour arriver à Saigon. Personne ne comprenait ma langue et je ne comprenais, moi, la langue de personne. Nous nous arrêtions dans des recoins de forêt vierge, au long de ce chemin interminable, et les voyageurs descendaient, des paysans aux yeux obliques, dignes et taciturnes, habillés d'une façon bizarre.
      Déjà nous n'étions plus que trois ou quatre à l'intérieur de l'imperturbable guimbarde qui grinçait et menaçait de se disloquer sous la nuit chaude.
Soudain, je me sentis pris de panique. Où étais-je ? Et où allais-je? Pourquoi passer cette nuit sans fin au milieu d'inconnus? Nous traversions le Laos et le Cambodge. J'examinai les visages impénétrables de mes derniers compagnons de voyage. Ils gardaient les yeux ouverts. Leurs mines me parurent patibulaires. J'avais l'impression de me retrouver au milieu de typiques bandits d'un conte oriental.
      Ils échangeaient des regards d'intelligence et m'observaient du coin de l'oeil. Au même moment l'autobus s'arrêta silencieusement en pleine forêt. Je choisis mon siège pour mourir. Je ne les laisserais pas m'emmener pour être sacrifié sous ces arbres ignorés dont l'ombre épaisse cachait le ciel. Je mourrais ici, sur une banquette de cette autobus déglingué, parmi des paniers de légumes et des cages de volailles, mes seuls éléments familiers en une minute aussi dramatique. Je regardai autour de moi, décidé à affronter la rage de mes bourreaux, et je constatai qu'eux aussi avaient disparu.
J'attendis longtemps, seul, le coeur serré devant l'obscurité intense de la nuit étrangère. J'allais mourir sans qu'on l'apprît. Et si loin de mon petit pays aimé ! Si loin de mes amours et de mes livres !
      Brusquement une lumière apparut, puis une autre lumière. Le chemin se couvrit de lumières. Un tambour roula et les notes stridentes de la musique cambodgienne éclatèrent. Flûtes, tambourins et torches remplirent de clarté et de sons le chemin. Un homme monta qui me dit en anglais :
   -   L'autobus est en panne. Comme l'attente sera longue, peut-être jusqu'à l'aube, et qu'il n'y a rien ici où dormir, les passagers sont allés chercher une troupe de musiciens et de danseurs pour vous divertir.
Durant des heures, sous ces arbres qui ne me menaçaient plus, j'assistai aux merveilleuses danses rituelles d'une noble et antique culture et j'écoutai jusqu'au lever du soleil la délicieuse musique qui envahissait le chemin.
   Le poète n'a rien à craindre du peuple. La vie, me sembla-t-il, me faisait une remarque et me donnait à jamais une leçon : la leçon de l'honneur caché, de la fraternité que nous ne connaissons pas, de la beauté qui fleurit dans l'obscurité. "


1 comment:

Lise said...

Plein de surprises le Cambodge n'est-ce pas?

Heureuse d'avoir de tes nouvelles.

Lise